13/05 ▒ CINÉMA ▒ "Le film n’acceptait que des choses brutes et réalistes".
"Au final, je ne connaissais pas grand-chose des détails de cette histoire avant de commencer mon travail de documentation. Comme beaucoup, je l’avais oubliée, refoulée. Sa violence dépassait les limites de l’imaginable".
Vincent Derenq est le réalisateur de "L’Abandon".
Dans la mémoire collective, il reste du drame de l’assassinat de Samuel Paty, en 2020, un professeur d’histoire-géographie décapité, un mensonge d’adolescente, des caricatures de "Charlie Hebdo", une vidéo et un jeune islamiste radicalisé.
Le film tente de recoller ces morceaux pour un public qui se veut le plus large possible.
Basé sur le livre enquête de Stéphane Simon, "Les Onze Derniers Jours de Samuel Paty", le film de Vincent Drenq est une reconstitution au plus proche du réel des événements, jour après jour, qui ont précédé l’attaque terroriste.
Samuel Paty présente un cours d’éducation morale et civique sur la liberté d’expression.
Il s’appuie sur trois caricatures publiées par le journal satirique, "Charlie Hebdo".
Il propose aux élèves qui le souhaitent de se couvrir les yeux ou de quitter la salle le temps de leur projection.
Le lendemain, il dispense le même cours à une autre classe de quatrième.
Bachira, 14 ans, n’assiste pas à cette séance.
Elle est menacée d’exclusion temporaire par l’établissement.
Pour échapper à cette sanction, elle ment à ses parents en leur affirmant que le professeur d’histoire-géographie a spécifiquement visé les élèves musulmans et les a contraints à regarder des images du prophète nu.
C'est ce mensonge qui va déclencher un engrenage fatal.
Le père de la jeune fille relaie l’histoire sur les réseaux sociaux.
Les pressions sur l’établissement et Samuel Paty se multiplient.
La rumeur enfle.
Jusqu’à parvenir à un jeune islamiste radicalisé, qui va se transformer en meurtrier.
"L’Abandon" ne montre presque jamais son visage.
La suite est dramatique et endeuille la France entière.
Les équipes de "L’Abandon" ont écrit et tourné le film en secret.
Les procédures juridiques et l’enquête judiciaire ont alimenté la préparation de Vincent Derenq.
"On s’est rendu compte que le film n’acceptait que des choses brutes et réalistes. Le minimum de fiction que j’avais apporté, on l’a écarté" explique-t-il.
Sa démarche consiste à rendre une forme de justice à chacun des personnages pris dans cet engrenage.
Leur rendre un visage.
Samuel Paty est incarné par Antoine Reinartz.
Avec le souci de fondre les deux visages en un seul.
Il interprète avec beaucoup d’adresse un homme fragilisé, nerveux, mais sûr de ses valeurs.
Un homme qui s’efface peu à peu à mesure que la menace grandit.
Il y a aussi la jeune Bachira et son père.
"On ne doit pas juger ces personnages, on doit les aimer, on doit les défendre, on essaie de les comprendre, même ceux qui n’ont pas le beau rôle dans l’histoire. On essaie toujours de les sauver" déclare Emma Boumali, qui tient le rôle de la jeune élève.
Le film prend le parti de raconter une vie de communauté.
Celle d’un groupe de jeunes, d’un lycée, de familles, tous dans cette même ville de Conflans-Sainte-Honorine, tous pris dans un engrenage qui s’enclenche malgré eux.
Avec plus ou moins de subtilité, il nous fait comprendre qu’il ne s’agit pas d’un, mais de plusieurs abandons : collectifs et individuels, institutionnels et personnels.
Si tous les personnages du film sont "sauvés" par le récit du réalisateur, ce n’est pas le cas du terroriste.
"J’en ai fait une espèce de bête qui arrive avec sa barbarie. On sent un peu ce qu’il pense à travers deux ou trois tweets postés. C’est le genre d’individu qui publie des vidéos de décapitation. Voilà le personnage. En fait, il n’y a rien à raconter sur un personnage comme lui. Le spectateur n’a pas envie de voir ça".
Au final, "L’Abandon" cartographie méthodiquement les événements, les personnages et leurs travers.
Sans oublier que l’on reste dans une fiction écrite et scénarisée.
"Il y a un moment où il faut laisser la vie et le cinéma se libérer de l’histoire vraie. Sinon, ça devient intenable pour tout le monde" conclut Vincent Derenq.
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