28/01 ▒ SEXUALITÉ ▒ Subie ou choisie, l'abstinence à tout âge...
Ils ont 30, 40 ou 50 ans.
Ils sont équilibrés, indépendants.
Ils ne sont pas moins séduisants que d’autres.
Mais, ils ne font plus l’amour.
Dans une société où le sexe est omniprésent, où règne une "tyrannie du plaisir", comment se passe la vie sans sexe ?
Qu’ils subissent cette situation pour ou qu’ils l’aient choisie, les abstinents se sentent atypiques.
"Je suis fatiguée de tous ceux qui me regardent comme une handicapée des sens. J’en ai assez de devoir les convaincre que je suis normale" lance Anna, 35 ans, célibataire depuis huit ans.
La question essentielle est donc : est-il normal de vivre sans sexe ?
Pour Freud, l’abstinence n’était pas vivable
"La tâche de maîtriser la pulsion sexuelle autrement qu’en la satisfaisant peut réclamer toutes les forces d’un être humain. Seule une minorité y parvient, et encore de façon intermittente. Le combat contre la sensualité consume l’énergie du caractère disponible".
Une citation qui fait sourire Thierry, 39 ans.
Il n'a pas fait l'amour depuis cinq ans, après un divorce compliqué.
"Ce n’est pas tant un combat qu’une préoccupation lancinante. Je ne me sens pas prisonnier de pulsions inassouvies, mais il me reste un fond de douleur. J’ai l’impression de rater quelque chose censé faire partie de ma vie d’homme. Oui, le sexe me manque, mais de moins en moins. Même l’envie du plaisir solitaire s’estompe. Je me suis fait une raison. Mais, il me manque quelque chose. Je vis avec une impression de vide".
Claire, 32 ans, n’a pas "choisi" non plus.
Des expériences douloureuses l’ont conduite à un repli sur elle-même.
Elle tire d'une dizaine d'années d’abstinence un bilan tourmenté.
"Ma situation est devenue très angoissante. Lorsqu’un homme me plaît, j’ai l’impression d’être handicapée. Comme si j’avais perdu le moyen de dialoguer avec mon corps et celui de l’autre. Résultat : je me ferme à toute rencontre. Je me sens dans un cercle vicieux. Plus ça va, plus j’ai peur. Et plus ça dure".
Ce type d’abstinents, Juan-David Nasio, psychanalyste, les appelle les "désabusés de la sexualité".
"Ils se sont donnés. Ils ont été déçus et refusent de souffrir de nouveau. C’est comme si leur tête imposait le silence à leur corps. Dans la rencontre, lorsque l’idée de la souffrance prend le pas sur l’idée de plaisir, l’abstinence rétrécit la vie, l’isole. Comme elles ont le sentiment de ne rien pouvoir y faire, les personnes abstinentes souffrent, puis se résignent".
"Si l’on sait exprimer ses sentiments autrement que par le sexe, par la parole, les gestes, les caresses, on peut sûrement trouver une forme d’équilibre" analyse Catherine Solano, sexologue.
"On peut également diriger cette pulsion vitale non employée vers autre chose : le travail, le sport, les enfants. Mais, si cette dimension intime peut parfois être inventée en dehors de la sexualité, elle manque toujours".
Ces témoignages montrent que ne plus avoir de rapports sexuels, c'est possible.
Qu'on l'ait choisi ou non.
Est-ce tenable sur la durée malgré la pression de la société ?
Rester sans faire l'amour peut-il favoriser la perte de confiance en soi ou le bien-être ?
Même s’ils doivent se heurter à ce manque, certains choisissent l’abstinence comme une thérapie, comme un temps de silence du corps.
Ève, 38 ans, raconte comment, depuis dix ans, elle vit sans qu’aucun homme ne la touche.
" L’abstinence, que j’ai choisie, n’est pas le signe d’une névrose ou d’une peur du sexe. J’ai vécu une sexualité épanouie et plutôt heureuse. Mais, un matin, j’ai regardé l’homme auprès de qui j’avais dormi et j’ai réalisé que je partageais l’intimité de mon corps avec quelqu’un qui ne connaissait pas l’intimité de mon histoire, de ma vie, de mon âme. Et je me suis retrouvée à penser : quel intérêt ? J’ai rompu en me disant que je donnerais tout au suivant, sinon rien. Depuis dix ans, c’est rien".
Divorce douloureux, période de reconstruction, l'abstinence assumée semble s’accompagner naturellement d’un travail sur soi.
Pour Nadia, 34 ans et huit ans d’abstinence, la thérapie a fait basculer les choses.
"Durant les deux premières années sans sexe, l’idée même de la pénétration m’était insupportable. J’ai fini par entamer une thérapie qui m’a aidée à mieux comprendre et à redéfinir ma relation aux hommes et à l’image déplorable que j’avais d’eux. Aujourd’hui, si je suis toujours abstinente, ce n’est plus dans le rejet ou la frustration, mais dans l’attente d’une relation satisfaisante".
Cette attente semble plus être celle de la tendresse que celle du sexe.
Et les hommes ?
Naturellement, on serait enclin à considérer que les femmes sont moins pulsionnelles que les hommes.
"Elles ont moins de mal à vivre sans sexe, parce qu’elles possèdent une palette plus étendue pour communiquer leur affection" avance Catherine Solano.
"Elles ont une relation très physique avec leurs enfants, avec leurs amies. Pour les hommes, le sexe est un moyen privilégié de communiquer leur tendresse. C’est en cela qu’ils peuvent se trouver démunis".
Jean-Marc, 42 ans, est abstinent depuis six ans.
Il a très vite réalisé à quel point, dans une petite ville de province, il est difficile de rencontrer quelqu’un.
"Bien sûr que j’ai des pulsions sexuelles soudaines. Dans ces cas-là, j’ai recours à la masturbation. Mais, le sexe ne m’a jamais manqué au point d’aller voir des prostituées, par exemple".
Aidé par un thérapeute, il a choisi de s’accommoder de son abstinence, puis d’assumer.
"Longtemps, j’ai fait l’amour, parce qu’il était normal de le faire. Maintenant, je me fiche de ce qui est normal. Je sais que le sexe n’est pas une fin en soi. L’important, c’est de savoir ce que je veux faire de ma vie et la place que j’accorde au sexe dans cette vie-là".
Au final, ceux qui choisissent de mettre sur pause les rapports sexuels ne sont pas si rares.
Mais, l’attente de l’autre, non pour faire l’amour mais pour construire une relation où le sexe aurait une place naturelle, renvoie souvent au vide sentimental.
"Le manque de désir sexuel témoigne souvent du manque de lien amoureux. La sexualité, c’est le plaisir que nous donne notre corps ou le contact avec le corps de l’autre" explique Juan-David Nasio.
"Qu’il soit solitaire, hétérosexuel ou homosexuel, le plaisir est nécessaire à tout le monde. Mais, il est vrai que nous pouvons en avoir plus ou moins besoin. Faire l’amour n’est pas vital comme manger ou respirer. La sexualité nous aide à vivre. Elle est un besoin psychologique, mais pas physiologique. Il faut juste faire attention à conserver un moi intégral, où le corps garde sa place".
Lorsque ces situations d’abstinence perdurent, on s’expose effectivement au risque de couper définitivement son corps de sa tête.
"Au début, lorsque je ressentais le besoin d’un homme, je me masturbais. C’était une satisfaction instantanée et facile. Mais, ce désir de moi-même s’est éteint progressivement" souligne Ève.
Pour éviter cet assoupissement, certaines activités sont bienvenues.
Comme le sport, la danse ou encore les massages.
Elles permettent de garder le contact avec son corps, de ne pas l’oublier, de continuer à l’aimer.
"La frustration sexuelle peut mener à des symptômes psychosomatiques" explique Jean-Michel Fitremann, psychologue.
"Physiquement, la maladie se fixe sur les organes qui ne servent pas, comme l’utérus chez la femme. Psychologiquement, se développe une irritabilité, une exigence, une susceptibilité, qui rendent plus difficile la rencontre avec l’autre. Plus l’abstinence dure, plus la remise en route sera longue. Plus elle nécessitera de patience".
En résumé, c’est parce qu’ils n’auront pas perdu leur corps de vue que les abstinents oublieront la peur pour retrouver le désir.
Marianne, 39 ans, a rencontré son mari il y a dix-huit mois, après six ans d’abstinence.
Des années passées à "refuser le compromis du sexe sans amour, à ne plus vouloir coucher avec un homme en me persuadant que j’étais amoureuse".
"Le jour où j’ai rencontré mon mari, les choses se sont faites simplement. J’appréhendais ce moment comme j’avais appréhendé, adolescente, ma première fois. Mais, j’avais tort. Mon corps a retrouvé naturellement des gestes que je n’avais pas oubliés. Et le désir a effacé la peur".
Robert Neuburger, psychiatre et thérapeute de couple, reçoit de plus en plus de patients qui vivent en couple sans relations sexuelles.
"Ils ne recherchent pas en priorité la satisfaction de leur libido, mais l’aspect relationnel, la dimension familiale et la sécurité. Ils forment une équipe plus qu’un couple".
Entre également en jeu une certaine forme de parité des sexes.
"Aujourd’hui, les hommes ont développé leur part féminine, et les femmes, leur part masculine" souligne Marie-Christine Pétri, sexothérapeute.
"La différence entre les sexes est devenue plus floue. Or, c’est la différence qui suscite la curiosité. On n’est pas attiré par son double !".

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