12/06 ▒ SOCIÉTÉ ▒ Conscients ou pas : qui sont les prédateurs sexuels ?
Célèbres ou pas, les personnes accusées de violences et d'agressions sexuelles ne sont pas toujours les loups solitaires que nous imaginons.
Comment conjuguent-elles la place de conjoint aimant avec celle d'un prédateur ?
Comment les proches peuvent-ils ne rien voir ?
Révélation après révélation, on semble le redécouvrir à chaque fois.
Le prédateur sexuel, celui qui agresse ou qui viole parfois pendant des années, n'est souvent pas cet homme que l'on imagine.
Dans de nombreux cas, il s'agit de pères et d'époux, intégrés, dotés d'une vie sociale riche, de réussites professionnelles.
Parfois même, ils ont une image irréprochable.
Un double visage qui fait tomber de haut, lorsque des révélations se font jour.
Est-ce un jeu de Docteur Jekyll et Mister Hyde ?
Aimant et aimé d'un côté.
Agresseur pathologique de l'autre.
Jean-Christophe Seznec est psychiatre.
Il analyse le phénomène.
"Premier point important : contrairement à une idée répandue, il n'existe pas de portrait-robot du prédateur sexuel. Il n'y a pas de profil type. Il existe plein de profils différents. Et pas de caractéristique qui définirait avec précision un agresseur sexuel".
"Derrière les passages à l'acte peuvent se cacher des mécanismes psychologiques très variés. Certaines personnes développent des croyances erronées sur la sexualité ou le consentement. D'autres recherchent avant tout une forme de domination. Certaines souffrent d'un manque d'empathie qui les conduit à considérer les autres comme des objets plutôt que comme des individus. Chez d'autres encore, l'impulsivité ou l'opportunisme jouent un rôle majeur".
Les motivations et les fonctionnements peuvent être très différents d'un individu à l'autre.
Pour expliquer comment certaines personnes peuvent mener une vie familiale apparemment normale tout en commettant des agressions, Jean-Christophe Seznecle utilise une image parlante.
"Ce sont des personnes qui fonctionnent comme des commodes. Dans cette métaphore, chaque aspect de la vie possède son propre tiroir : le travail, la famille, les loisirs, la sexualité. Lorsqu'un tiroir est fermé, son contenu ne déborde pas sur les autres. Le bazar dans le tiroir travail ne va pas dans le tiroir famille. En psychologie, ce mécanisme est souvent rapproché du clivage. La personne parvient à compartimenter des aspects contradictoires de sa vie sans ressentir nécessairement l'incohérence que perçoivent les observateurs extérieurs. À l'inverse, d'autres individus fonctionnent davantage comme une armoire : lorsqu'un problème apparaît dans un coin, il finit par envahir l'ensemble de leur fonctionnement psychique. Eux sont bien plu rapidement repérablesé.
Quid des proches qui ne voient rien ?
"Cette capacité à compartimenter peut aussi expliquer pourquoi certains proches affirment n'avoir jamais soupçonné quoi que ce soit. Il y a donc des gens qui savent parfaitement cliver. Quand ils ne sont pas dans le tiroir de la prédation sexuelle, ils sont dans un autre tiroir. Dans ces situations, le conjoint, les enfants ou les amis peuvent être confrontés à une personne sincèrement investie dans sa vie familiale, attentionnée et affectueuse. La famille, pour eux, peut être un vrai refuge, sincère et non une simple couverture. Les comportements problématiques restent confinés à un autre pan de l'existence. Cela ne signifie pas nécessairement que l'entourage ferme volontairement les yeux. Il peut réellement ne pas avoir accès à cette facette cachée de la personnalité".
Autre élément essentiel : certains agresseurs peuvent eux-mêmes avoir une conscience très limitée de la gravité de leurs actes.
"Il existe aussi des gens qui sont très forts dans ce qu'on appelle le déni. Ce déni n'est pas toujours une stratégie volontaire. Il peut s'agir d'un mécanisme psychologique profondément ancré, qui permet à la personne de préserver l'image qu'elle a d'elle-même. Ainsi, lorsqu'ils changent de contexte, certains individus mettent à distance leurs comportements problématiques ou refusent de les considérer comme répréhensibles. On parle de distorsions cognitives. C'est-à-dire des raisonnements erronés qui permettent de justifier ou de minimiser des actes pourtant graves".
Enfin, peut-être l'aspect le plus déroutant pour le grand public : croire à ce qu'on vit en tant que prédateur sexuel.
"Contrairement à l'image du manipulateur parfaitement conscient de ses actes, certaines personnes finissent tout simplement par adhérer aux récits qu'elles construisent pour justifier leurs comportements. Ils peuvent croire à leur histoire. Pour se faire, leurs récits peuvent prendre la forme de rationalisations choquantes : prétendre que la victime était consentante, qu'elle aurait provoqué la situation ou qu'elle était demandeuse. Ils peuvent s'inventer des histoires pour avoir une sorte de rationalisme morbide de leurs gestes".
"Ces justifications ne rendent pas les actes moins graves, mais elles permettent de comprendre comment certaines personnes parviennent à maintenir une image positive d'elles-mêmes malgré leurs comportements".
"L'un des enseignements les plus troublants de la psychiatrie est peut-être celui-ci : les auteurs d'agressions sexuelles ne correspondent pas forcément à l'image inquiétante que nous aimerions leur attribuer. Ils peuvent être appréciés de leur entourage, avoir une carrière réussie, être perçus comme des parents attentifs ou des conjoints aimants. C'est précisément ce décalage entre l'image publique et les actes commis qui rend ces situations si difficiles à comprendre pour les proches comme pour l'opinion publique".
Toutefois, Jean-Christophe Seznec rappelle qu'il n'existe pas de profil unique.
"Derrière les comportements de prédation sexuelle se cachent des mécanismes psychologiques complexes, mêlant parfois clivage, déni, manque d'empathie, recherche de domination ou distorsions cognitives. Le tout, derrière le mug imprimé pour le père de l'année" conclut-il.

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